Au coeur de la cuisinothérapie : la rééducation du goût
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Depuis des années il est question de l'éducation du goût.
Il y a même la semaine du goût !
Chaque année, une semaine par an, les chefs sortent de leur cuisine et vont porter les bonnes papilles dans les cantines scolaires. Ils ont pour objectif de sensibiliser au goût, aux bons produits de terroir, à la bonne cuisine, à la gastronomie, à l'art du bien manger.
Lors de ces interventions ils organisent des exercices ludiques et font des démonstrations pour faire découvrir le doux, le sucré, l'acide, le salé, l'amer... Las ! Le défi à relever est ardu et ils se perdent régulièrement dans les méandres lexicaux qui désignent les différents ressentis : le mou, l'âcre, l'astringent, le filandreux, le grumeleux, le croustillant, le visqueux, le gluant, le parfumé....
La bouche est complexe d'autant plus qu'elle se trouve reliée à l'odorat et que le tout est mouliné par le cerveau. Autrement dit : c'est une sacrée salade !
Le cerveau, ainsi interpellé de toutes parts, donne alors ses consignes au système digestif en commençant par les glandes salivaires. Mais il faut savoir que le système digestif a ses propres exigences ; des exigences plus "organiques" plus frustres.
Il y a parfois de profonds désaccords entre les deux centres de décision et ce n'est pas là le moindre des problèmes que nous rencontrons. Lorsque le conflit éclate toutes sortes de pathologies apparaissent : brûlures d'estomac, troubles du transit intestinal, vomissements, boulimie, anorexie, diabète, cancers divers et variés...
Nous le savons : nous avons souvent l'esprit un peu tordu – quant aux intestins ; ils le sont naturellement.
Voici donc, exposé succinctement, tout un programme d'une complexité extrême qui déstabilise nos marmitons, plus au fait des nouveautés de l'industrie agroalimentaire que des processus enzymatiques et des neurosciences.
Éduquer au goût une semaine par an : une ineptie rituelle, une opportunité de faire du bruit pour dire qu'on s'en occupe.
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Tu as goûté les topinambours ?
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Mouai...
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C'était bon ?
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Non c'était dégueu.
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Et l'amer ?
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Ben c'est pas bon. C'est amer. .
Jusqu'à quel âge est-on éduqué au goût et à partir de quel âge pouvons-nous envisager de rééduquer le goût ?
Nous pouvons considérer le colostrum est la première impression gustative1du nouveau né, et le lait maternel, la deuxième. Les mères qui allaitent leur enfant le savent bien et font attention à ce qu'elles mangent pour préserver la qualité gustative de leur lait.
Une première différence apparaît lorsque l'enfant est nourri au lait « maternisé ». Bien que ce lait « premier âge » ressemble de plus en plus fidèlement au lait maternel, il en demeure pas moins vrai que cet aliment de synthèse a un goût et des caractéristiques qui lui sont propres et communs pour tous les enfants qui le tètent, ne serait-ce du simple fait qu'il soit administré via une tétine en caoutchouc.
Dès la diversification de l'alimentation, l'éducation au goût devient complètement aléatoire et particulière à chaque enfant. Tout inter-agit dans la façon de se nourrir et de nourrir un enfant : les modes de vie des parents nourriciers, leur environnement, leur culture, leurs habitudes, leurs croyances, le fait qu'ils fassent appel ou non aux produits alimentaires industriels ...
Toutefois des points communs existent qui concernent la très grande majorité des habitants de cette planète. Ces points communs sont les produits transformés hors domicile et ceux qui proviennent de l'industrie agroalimentaire. Certains sont universels (produits laitiers, boissons, produits surgelés, barres chocolatées, biscuits, pâtes ... ). et d'autres plus locaux (le pain, l'huile, les céréales, les fruits, les légumes et plus généralement, les produits dits de base).
À ce stade de l'exposé, il est important de comprendre et d'expliquer la logique de l'industrie agroalimentaire.
Logique économique :
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produire au meilleur coût pour réaliser les meilleures marges bénéficiaires possibles.
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Rechercher la matière d'œuvre où qu'elle se trouve dans le monde, là où l'approvisionnement en flux tendu est possible, là où le prix d'achat est le plus faible, là où les aides douanières, fiscales et autres (directes ou non) sont les plus fortes.
Logique de production :
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paramétrage des produits dans un but de stabilisation ; stabilisation des saveurs, des coûts de production et des prix vente, stabilisation de la conservation, des conditionnements et des packagings, détermination des images et symboles véhiculés par ces produits,
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paramétrages des goûts, des aspects et des consistances,
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utilisation systématique d'additifs pour réduire les coûts de production : sels, sucres, émulsifiants, épaississants, gélifiants, exhausteurs de goûts, arômes etc...
« {......} parce que le sel ajouté dans l'alimentation agit comme un puissant moteur de consommation. Il y a d'abord un effet d'accoutumance. Lorsque l'on commence à puiser dans un sachet de biscuits salés, on a beaucoup de mal à s'en dépêtrer, c'est « le syndrome du biscuit apéritif ». plus on consomme de produits salés, plus on est accro au sel !
Le sel exerce plusieurs effets gustatifs, c'est un exhausteur du goût bon marché, souvent un cache misère, en fait ; car lorsqu'un produit est bon, rien n'est à ajouter. Ensuite, le sel rehausse les saveurs sucrées et inhibe les saveurs amères. En conséquence, il est utilisé dans tous les produits sucrés comme les gâteaux, les glaces, les chocolats, les confitures...
Un autre aspect, purement technologique, se montre particulièrement intéressant sur le plan économique : lorsque l'on ajoute du sel dans n'importe quel produit hydraté – poissons, fromage, viande, charcuterie – on piège de l'eau dans le produit.
Un peu de sel dont le coût financier est dérisoire, permet ainsi d'augmenter le poids des produits et d'augmenter le chiffre d'affaire... Puisque la plupart de ces aliments sont vendus après être passés sur la balance, le secteur accroît par ce moyen son chiffre d'affaire de presque dix pour cent, même si le sel n'est pas l'unique agent utilisé pour accomplir ce tour de passe passe. 2»
Ce paramétrage correspond à la logique industrielle. De la production à la commercialisation, en passant par la transformation, les produits « matière d'œuvre » sont prédéterminés et paramétrés depuis la graine ou l'œuf.
Ils subissent ensuite un processus de déstructuration/restructuration car, dans la logique industrielle, tout doit rester en permanence sous contrôle. C'est, par exemple, le cas pour les flocons de pommes de terre, le lait en poudre, la farine... Mais aussi les oignons, la sauce tomate et une foule de produits qui entrent dans la compositions des plats « cuisinés » façon industrielle.
Au fil des générations et des passages aux caisses des supermarchés, nous avons perdu la notion du véritable goût des aliments. Tout ce que nous mangeons est manipulé ; trop salé, trop sucré ou les deux à la fois. C'est le cas du pain, mais aussi des 9/10 ème des produits transformés que nous entassons dans les caddies.
Au fil du temps nous sommes devenus plus ou moins accros à toute la panoplie d'additifs utilisés pour corriger, masquer, détourner, exhausser les goûts et les saveurs afin de rendre plus séduisant ces « reconstructions alimentaires » qui ne l'étaient pas a priori.
Il s'agit donc bien d'une rééducation du goût qu'il faut mettre en place.
Une rééducation qui passe par des sevrages concernant le sel et le sucre et par un apprentissage visant à retrouver et à apprécier les saveurs naturelles qui se trouvent masquées - retrouver le vrai goût des aliments.
Un sevrage qui peut durer plusieurs mois, une redécouverte de sensations probablement encore plus longue, qui devra être accompagnée d'une formation à la consommation et à la cuisine pour ne pas retomber dans ces dépendances nuisibles à la santé, tant physique que mentale.
Il n'y a manifestement pas que le tabac et l'alcool qui soient nocifs pour la santé.
Gub
1Première dans le mesure ou les avis des scientifiques diffèrent en ce qui concerne la sensibilisation aux goûts et aux odeurs du fœtus in utéro.
2Pierre MENETON – Le Sel – un tueur caché – Pages 25 et 26 Éditions : FAVRE novembre 2008
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