Néosynarchie 60
Babygros Skud
Ce que je pense ne me paraît pas très important.
Je ne fais que passer et je n'ai rien de bien intéressant à dire.
C'est évident : la folie, l’ironie, la dérision sont mes compagnons depuis toujours.
Madame Duquesne
Vous oubliez aussi l’humour et la désinvolture mon ami.
Croyez-moi, ce sont deux qualités indispensables pour survivre en société.
Babygros Skud
Si vous voulez.
Ma folie vaut bien la vôtre et toutes ces choses qui agissent sur moi comme autant de drogues ou de béquilles, me permettent de m’accepter tant bien que mal.
Comme vous tous ici, j’essaye d’aller vers un ailleurs qui soit possible.
Je sais que je n’utilise probablement pas la bonne méthode mais c’est la mienne.
Le sacrifice est inutile et le pardon impossible.
Il n’y a que l’espérance qui nous fasse avancer et nous sommes dramatiquement seuls à porter le fardeau dont nous sommes chargés.
Comme vous, je suis un criminel corrompu. Quand bien même cette vérité vous est insupportable.
Comme vous, je suis à la fois le spectateur, le complice et à l’occasion l’acteur des pires ignominies.
Comme vous, je suis partagé entre l’indifférence honteuse et l'inutile culpabilité.
Comme vous, je me suis vautré dans le pillage et le meurtre.
Comme vous enfin, je suis infiniment las de tout ce gâchis, de toute cette souffrance accumulée en vain.
J’aimerais être indifférent à l’image et au souvenir que je laisserai derrière moi.
C'est sûr, j'aimerais...
Bien imprudent celui qui prétendra me juger !
Si la trace de mon passage ici-bas perdure quelque peu. Il est fort probable que je serais considéré tour à tour comme ayant été une infâme crapule ou un héros exemplaire.
Et la dérision m’accompagnera ainsi, bien au-delà de la mort.
Il n’est plus possible de remettre à l’endroit ce qui est à l’envers. Nos crimes sont indicibles et il n’y a plus d’autre solution que de tirer la chasse d’eau en espérant que le flot sera assez puissant pour tout nettoyer.
Avec Ange nous sommes les seuls ici capables de dire la vérité... Celle que personne ne peut accepter d’entendre.
Nous faisons preuve ainsi de la plus grande, de la plus totale et désespérante lucidité.
Ange est une sainte et moi je ne suis peut-être, pour l’occasion, que son faire valoir... ou possiblement son antithèse – Une sorte d'avocat du diable.
Je suis destiné à demeurer dans l’ombre.
Alors, bien sûr ! Ange ne peut que se trouver dans la lumière. Vous comprendrez qu’il n’est pas souhaitable qu’elle soit trop proche de moi !
Pensez-vous que ma position soit enviable ? Croyez-vous que le sang que j’ai versé et que celui que j’ai sur les mains me sanctifie ?
A la différence d’Hubert, j’ai fait le choix d’obéir et je dois suivre aveuglément mon destin.
On ne discute pas, on ne négocie pas son destin. Au mieux, on fait avec.
Je vous ferais grâce du récit de ma vie.
Sachez seulement que mon père était un instituteur passionné par ce qu’il disait être sa mission. Il était accessoirement athée et trotskiste.
Ma mère était une religieuse contrariée qui rêvait secrètement d’accéder au paradis par le martyr.
Pour son plus grand désespoir, elle n’est jamais parvenue à convertir à sa foi qui que ce soit dans son entourage - à commencer bien sûr par mon père.
Sans doute fixait-elle la barre trop haut et ne voyait-elle pas que l’essence de son martyr se trouvait justement là.
J'ai oublié mon véritable patronyme. Babygros Skud est mon nom de guerre.
Ceci dit, je jouis malgré tout d’un confort intellectuel certain car ma formation militaire (je devrais dire mon conditionnement) m’exonère de la plus grande partie de mes responsabilités.
Je ne suis manifestement pas quelqu’un de très fréquentable ni de véritablement intéressant.
Je suis un spécialiste. J’ai appris toutes les techniques de combat et le maniement de toutes les armes. J’apprends vite et j’aime le contact de l’acier poli et l’odeur de la cordite.
Avec le temps, j’ai appris que les techniques ne résolvent jamais rien et font partis de ces malédictions qui hypothèquent l’avenir de l’humanité.
J’ai aussi appris à encaisser à obéir et à fermer ma gueule.
J’ai même appris la sculpture et la poterie !
Que puis-je vous dire d’autre ? Sinon que j’obéis sans états d’âmes aux ordres de mes supérieurs hiérarchiques et que je suis profondément respectueux des lois.
Il est donc évident que je représente, de fait, le nécessaire mal absolu.
A part ça je suis parfaitement imperméable à toutes les critiques et c’est sans arrières pensés que je bois, que je mange tout ce qui se mange, et que je baise toutes celles qui acceptent de partager mes vices et mes vertus.
Vous voyez, j’offre bien peu d’intérêt et ma vie est d’une banalité consternante.
Maintenant je ne reçois plus d’ordres, je n’ai plus rien à faire et je n’ai donc plus rien à vous dire.
Eugène (en colère)
C’est un peu facile ! Non ?
Monsieur Babygros Skud l’exécuteur des basses besognes, le mercenaire au grand cœur, le fidèle compagnon d’armes, le partisan des solutions expéditives tire le rideau.
C'est fini pour vous, n'est-ce pas ? Vous prétendez donc ne rien avoir à dire ?
Babygros Skud
Qu’espérez-vous entendre ? Que puis-je donc révéler de moi ? Dois-je m’ouvrir le ventre pour vous montrer mes tripes ? Voulez vous constater de visu que mon sang est bien rouge ?
J’ai trop souvent cédé à la vengeance. Je me suis trop souvent abaissé. J'ai trop souvent accepté de me ranger au niveau des plus laids d'entre-nous - de ce qu’il a de plus bestial aussi.
C’est normal que vous me détestiez !
Ce que je dis est terrifiant et j’admets que j’éprouve un certain plaisir à casser vos jouets.
Vous devriez me chérir car je suis, quoique vous puissiez en penser, la Gloïre nageant dans le fleuve immonde de vos turpitudes abjectes.
Marie
Je ne sais pas pourquoi au juste, ce que vous dites me fait penser à l’école primaire quand j’apprenais l’art de faire des pleins et des déliés avec l’encre violette et le porte-plume.
Je m’appliquais pour bien écrire entre les lignes, sans faire de taches.
J’étais maladroite et la maîtresse d’école ne m’aimait pas.
C'est curieux de réaliser que nous avons tous commencé par apprendre à écrire entre les lignes.
Souvent je restais en classe pendant la récréation pour recommencer l’exercice des pleins et des déliés.
Avez-vous remarqué comme c’est agréable à dire ? « Des pleins et des déliés ».
Il faut bien faire la liaison ; des pleins et des déliés pour dessiner des colimaçons en spirales…
Je me disais qu’il fallait que ce soit d’abord bien plein pour qu’ensuite ce soit délié, détaché, libéré, léger comme une plume d’oiseau. Ou encore comme la petite bulle d’encre qui irise le réservoir de la plume avant d’éclater en projetant sur la feuille de minuscules gouttelettes si petites que j’étais seule à les savoir là, sur ma feuille.
Les pleins et les déliés, le vide et le lien accompagnaient régulièrement mon ennui de mauvaise écolière rebelle et rêveuse.
Eugène est comme Babygros Skud.
Lui aussi a du sang et de l’encre sur les mains !
C’est un fonctionnaire et un fonctionnaire n’a pas d’autre choix que de fonctionner.
Il m’aime et je l’aime pour ce qu’il est, sans rien retrancher.
Je l'aime entièrement pour ce qu’il est.
Qui peut prétendre enlever quoique ce soit sur un objet d’amour ?
Personne, ni lui ni vous, ne saura jamais s’il a réussi ou échoué dans sa mission.
Personne ne pourra savoir en quoi elle consistait réellement.
Et tout à fait entre nous, de vous à moi, on s’en tape !
Ange
Je sais trop bien ce qu’il en est de la nature humaine ! Pendant trop longtemps, les regards se sont détournés de moi.
Il était plus simple, moins impliquant, de m’ignorer, de me déconsidérer.
Cette attitude a bien failli me détruire. Nous n’existons qu’à travers le regard de l’autre et cet autre voulait me tuer en affectant de m’ignorer.
Certains prétendent que tout ce qui ne tue pas renforce.
Mais il y a des blessures qui affaiblissent et qui ne cicatrisent jamais.
Je n’ai personne à qui en vouloir. Je n’ai trouvé aucun support à mon désir de vengeance et ce désir est devenu sec.
Chacun a fait sans doute ce qu’il avait à faire, sans réelles certitudes, machinalement, en toute bonne inconscience, mais avec une conviction émouvante.
Comme vous, j’ai tellement espéré en l’avènement de ce monde nouveau.
J’ai tellement besoin de me tourner vers la lumière.
Mille années de paix ! Qui peut seulement imaginer un tel monde ?
Je vais accompagner Tirliti Pinpin à Lagos.
Je n’ai aucune idée de ce que je vais découvrir là-bas. Je sais que c’est une grande ville peuplée de noirs qui sont tous plus pauvres les uns que les autres.
Je sais aussi qu’il y a du pétrole et des chefs corrompus jouissant d’immenses fortunes. C’est sans doute ce qu’on appelle une terre de contrastes.
Je sais enfin qu’il y fait chaud et qu’il y a des maladies tropicales.
Tirliti Pinpin à sans doute raison. Cette ville est le terreau d’où tout devrait renaître car les Géants nous y attendent.
Listéria
Quand je pense que c’est à nous, les jeunes, qu’on reproche de rêver, de manquer de maturité et de consommer des produits illicites !
Vous, les grands, vous devriez lâcher un peu les « extas » avant de ne plus pouvoir redescendre.
Personnellement je n’ai jamais rencontré de Géants.
A la réflexion j’ai bien eu un copain qui était très grand, mais il n’avait rien d’exceptionnel.
Toujours est-il que Géants ou non, en ce qui nous concerne, il est hors de question que nous rendions à Lagos.
Salmonelle
Atterri, Listéria ! Que risquons-nous ? Crois-tu avoir le choix ? Il faudra bien que nous suivions le mouvement.
De toute façon, nous ne savons pas où aller ni quoi faire.
Aller à Lagos ou à « Perpette les oies » ! Qu’elle importance ?
Pour le moment j’aime bien bouger et l’aventure ne me fait pas peur.
Nous sommes jeunes et nous avons compris depuis longtemps déjà que nous n’avons pas grand-chose à perdre.
Votre soi-disant nouveau monde pue.
Il est déjà mort. Les germes de sa décadence sont en lui et la malédiction pèse toujours sur nous.
Je le sais, je le sens. Si ça vous amuse d’aller mettre le bordel à Lagos, pourquoi pas après tout ! Au moins la bas, ça ne changera pas le quotidien.
Tirliti Pinpin nous annonce mille ans de paix mais quel en est le prix à payer ?
Combien de guerres, de sang et de larmes nous promet-il pour ça ?
Tirliti Pinpin
Tu ne comprends donc pas que nous avons gagné.
Notre victoire est totale et définitive.
C’est aussi une victoire à la Pyrrhus qui nous laisse exsangues, fourbus, hagards et la tête un peu vide - comme au petit jour, après une cuite suivie d'une trop longue nuit d’amour…
Comment puis-je trouver les mots pour que vous puissiez comprendre ?
Vous savez bien... Enfin, je pense que vous avez compris que nous étions arrivés dans une impasse. Je devrais dire un aboutissement, au bout du bout d’un long chemin chaotique.
Nous n’osions pas aller au-delà par crainte de nous briser les os et le futur nous repoussait sans relâche vers le passé.
Nous avions tant contracté l’espace et le temps que l’histoire s’était arrêtée.
Nos doigts s’écorchaient sur les objets auxquels nous nous accrochions pour nous préserver de la chute.
Un jour, les Géants nous ont dit que nous pouvions sauter dans le vide.
Comme vous tous, j’étais terrifié.
Je n’avais pas vraiment peur de perdre la vie et j’étais fasciné par cette mort qui m’invitait.
Finalement je pensais ne rien risquer d’essentiel et c’est alors que l’un d’entre eux m’a poussé et que j’ai compris que nous pouvions voler.
Je suis... Nous sommes au début d’une nouvelle aventure, en rupture avec ce passé que tu décris.
Plus rien de ce passé désormais révolu ne nous appartient et nous avons enfin retrouvé le fil de l’histoire.
Nous pouvons enfin réapprendre à profiter simplement de la vie.
Je veux dire que nous pouvons à nouveau l’envisager pleinement.
Il ne tient qu’à nous pour que rien, désormais, ne puisse être construit sur les scories de l’oppression, de la souffrance et de la destruction.
Ne vois-tu pas que nous en avons fini avec la barbarie ?
Ton esprit n’est pas encore formé et tu ne peux donc pas appréhender ce monde redevenu à nouveau possible dans l’émergence d’une nouvelle réalité.
Nous venons de franchir une étape décisive dans l’histoire de l’humanité.
Il était plus que temps et quoiqu’on puisse en penser, nous n'avions pas d'autre choix que de parier sur mille ans de paix plutôt que sur une heure de guerre qui nous aurait détruit à jamais.
Salmonelle
Moi je fais confiance à Ange.
Nous n’avons pas vraiment de projets et puis Ange est magique.
As-tu remarqué que tout devient différent lorsqu’elle est là.
Listéria
Mais, ma parole, elle brille !
Tu as vu Salmonelle ? Ange brille dans le noir.
C’est trop cool. Elle possède le gêne des vers luisants.
Salmonelle
C’est normal !
Ange est une sainte et c’est bien connu ; les saintes sont éclairées aussi de l’intérieur.
A suivre...
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