Néosynarchie 13
Pendant qu’il se remettait de ses émotions, des piqûres purulentes d'insectes, de la malaria, d’un choriza séreux, des amibes vribrouillantes, de la déripette pernicieuse et de sa vilaine foulure, il publia un traité de philosophie politique rédigé sur son lit d’hôpital et intitulé : « le faire chier : guide à l’usage des citoyens désireux d’engager une dynamique sociétale constructiviste de mes deux »
Cet essai, rédigé entre deux accès de fièvre (et parfois aussi pendant) est particulièrement visionnaire et irrévérencieux.
Véritable brûlot iconoclaste il fait toujours l’objet d’une censure implacable, ce qui explique qu’il est très difficile de se le procurer(1)
C’est un homme tout neuf, débarrassé des sangsues, des morpions et d’une compagne occasionnelle qui voulait absolument l’adopter définitivement après l'avoir présenté à ses parents, qui quitta précipitamment ce havre de paix tout relatif sans demander la note.
Comme d'habitude, Tiliti Pinpin avait en tête plein de projets lumineux afin de tirer profit des situations les plus délétères.
Lorsqu’on a sa tête mise à prix en Colombie, il est indispensable de disposer de ressources financières conséquentes afin de s’attirer les bonnes grâces des diverses milices locales.
Être convalescent près de Medellin s’avéra très onéreux et son compte en banque local s’en trouva fortement affecté, une fois qu’il eut réglé les émoluments de ses gardes du corps, ainsi que les petits à côté de nombre de fonctionnaires locaux.
Tirliti Pinpin n’était jamais, ni à cours d’imagination, ni de ressources. Il savait tirer profit de ses expériences et de son don de l’observation pour découvrir les niches commerciales les plus lucratives.
Qui plus est, il était hors de question pour lui de toucher à son livret A. de la caisse d’épargne, dont le taux venait justement d'être relevé d'un demi point.
C’est ainsi qu’il obtint l’exclusivité de l’importation et de la diffusion de l’essence de citronnelle, ainsi que celle des pinces à échardes en inox et des petits cœurs en plastiques qui s’allument et sur lesquels on peut lire, « te quiero mi amor », ou encore « Hijo de puta »
Pour diversifier ses sources de profit il fit également l’acquisition de l’exclusivité de l’édition et de la diffusion du petit livre rouge de Mao Tse Toung pour les États Unis et le Canada réunis.
Son initiative la plus désintéressée et la plus romantique fut cependant cette réunion tripartite en présence du gendre du beau frère de la fille de Fidel Castro et d’une superbe dompteuse d’éléphants cubaine dont il était fol amoureux, et qui avait besoin d’une autorisation de sortie de territoire pour exercer son métier.
Un beau matin il se décida à quitter la Colombie, qui était devenue à la longue d’un ennui et d'une toxicité mortelle, pour retrouver Babygros Skud en sa retraite africaine. Son ancien et très cher compagnon d’internat était, une fois encore, en délicatesse avec la France.
Comment décrire Babygros Skud ?
C’est ma foi une bonne question car je sais que vous me l’auriez posée tôt ou tard.
Imaginez Lino Ventura en plus grand (près de deux mètres) avec de fines cicatrices sur la figure et un œil qui rigole pendant que l’autre semble réfléchir à la meilleure façon de vous dépecer.
Babygros Skud squattait depuis quelque temps le dernier étage de l’hôtel « P. de Madre de Dios » à San Pedro.
Il se remettait péniblement de son aventure au Soudan et devait éviter à tous prix de se trouver à plus de vingt mètres des W.C.
Pour tenter de parfaire
sa culture tout en se changeant un peu les idées. Il avait
entrepris de fréquenter les artistes, de préférence
maudits.
Il leur offrait volontiers le voyage et l’hébergement,
car à San Pedro les artistes locaux sont très rares et très
conceptuels.
La majorité de ceux qui restent travaillant principalement au 9 mm ou à l’explosif.
Cette technique particulière faisait des ravages et il faut bien admettre que cette approche artistique nihiliste s’avérait un peu stressante à la longue.
Cette nouvelle orientation culturelle lui donna l’occasion de découvrir une faune constamment en recherche d’inspiration et d’ivresse.
La plupart d’entre eux semblant se contenter de l’ivresse.
Malgré de louables efforts, Babygros Skud se révéla totalement hermétique à la créativité artistique ainsi qu’aux discours critiques et autres analyses concernant l’Art en général.
Il se faisait livrer, malgré tout, de nombreuses revues imprimées sur papier glacé dans lesquelles d’éminents spécialistes acceptaient de partager leurs doctes analyses avec les abonnés.
Babygros Skud allait toujours au bout de sa démarche quel qu'en puisse être le prix. C'est ainsi qu'il se faisait un devoir de les compulser avant de s’endormir.
Plus il s’aventurait dans les labyrinthes abscons du petit monde de la créativité, et plus son esprit cartésien se heurtait aux subtilités des différents courants artistiques postmodernes.
Il était
profondément attaché à une certaine conception
de l’ordre et les extravagances exposées à l’envie
le laissaient perplexe.
Tant il est vrai qu’il n’y a de culture que de contre-culture ; tout le reste n’étant que discours idéologique et propagande.
C’était précisément ce qu’il recherchait car rien n’est intellectuellement plus reposant et confortable que de ne pas avoir d’opinion ni de position à défendre face à des excités déterminés à vous convaincre. (Heureux les esprits simples !)
Ce soir là il éprouva une grande jouissance à la lecture d’un article de Jean Antoine Vilebrequin qui se résumait ainsi :
- « Enfin ! Nous pouvons dire que, par la grâce de l’extraordinaire intuition étonnamment visionnaire du plasticien de la matière résiduelle Martin Klaus Hoegarden, les sophismes voués jadis systématiquement au pilori, retrouvent, en périphérie, leur droit de cité et ne sont plus réputés définitivement tératologiques » (Art News of the Underground World of my both balls)
Son sommeil se promettait d’être paisible.
En vérité, sa seule véritable passion était l’aventure, le risque et les armes. Autant de sucreries dont il devait se passer pour l'instant.
Pour l’heure il observait les mouches en se demandant comment elles se débrouillaient pour ne pas se prendre les pales du ventilo. tout en copulant en plein vol.
Tirliti Pinpin voyait bien que son copain commençait à s’ennuyer sérieusement.
Tu trouves choquant que je sois devenu un chien de guerre ?
Je ne sais pas, je n’y ai pas vraiment réfléchi.
Tu as tué beaucoup de gens ?
Ce qui compte mon p’tit gars c’est la première personne que l’on tue, peu importe le nombre ensuite.
La première est celle qui fait basculer ta vie. Tu ne l’oublies jamais. Ensuite c’est de la comptabilité.
Babygros Skud, d’habitude si avare de mots, semblait éprouver le besoin de parler comme pour exister auprès de ce garçon de deux années plus jeune que lui. Le joint qu’il fumait n’était sans doute pas étranger à cette disposition exceptionnelle.
Tu as tant de choses à apprendre fiston (Tirliti Pinpin commençait à le trouver vraiment lourd !).
Il faudra que je te raconte un jour l’histoire de ce pilote mort de ne… Qu’est-ce que je raconte moi ? L'histoire de ce pilote d’essai d’avion furtif expérimental.
Ça se passait dans une base aérienne perdue en plein désert yéménite.
J’étais alors apprenti stagiaire, intégré au dispositif expérimental de sécurité.
Autant dire que je n’avais pas grand chose à faire vu que nous avions perdu la notice et que personne n’a été capable de nous expliquer en quoi ça pouvait bien consister.
Mon chef était plutôt sympathique, genre très pro, taciturne et volontiers blagueur. Il était en fin de carrière et en milieu de cirrhose. Il avait dû faire une grosse connerie pour se retrouver muté avec moi dans ce trou du cul du monde.
C'était un besogneux qui revenait parfois le matin, on ne sait d’où, avec des têtes de convoyeurs d’esclaves dans son sac.
Il les mettait à sécher au soleil accrochés au grillage entourant la base et déclarait que c’était plus dissuasif qu’une arsouille de sentinelle, et qu’une fois sèches c’était très kitch comme presse papier.
Ce jour là, comme d’habitude, il faisait une chaleur d’enfer.
J’attaquais courageusement mon deuxième pack de bières quand soudain ! Qu’est-ce que je vois ?
Un pilote qui courait comme un fou dans tous les sens, en plein soleil et qui cherchait son avion en gueulant comme un gradé dégradé.
« Il était là ! Je vous dis qu’il était là ! Vous l’avez certainement vu. C’est un avion tout gris avec des ailes delta et un pif à facettes. »
« Mais si ! Vous savez bien ! C’est une putain de merde volante qui pisse le kérosène au décollage ! Arrêtez vos conneries les mecs, c’est plus drôle ! Allez, soyez sympa, fézé pas les cons. »
Au bout d’une semaine Il a fallu l’abattre.
Tu comprends fiston, nous autres les mercenaires nous sommes des êtres humains sensibles et compatissants qu'il ne faut pas trop faire chier.
Il souffrait trop, il était devenu complètement aphone et il menaçait tous ceux qui croisaient son chemin avec un seau de peinture fluorescente !
Autant dire que non seulement il commençait à nous saper le moral mais qu'en plus il était devenu limite dangereux.
J’en ai toujours eu du regret parce que je savais où il était son avion ! Mais la consigne était implacable ; il devait le retrouver par lui-même sinon c’était pas du jeu.
Pour la petite histoire, le jet en question n’a jamais obtenu les agréments pour voler.
La furtivité doit sans doute avoir des limites…
Un voile troubla son regard. Il tripotait le pansement qu’il avait sur le doigt : souvenir cuisant d’un coup de ciseau maladroit.
Sais-tu seulement que c’est la vodka et le manque chronique de papier hygiénique qui ont mis le rideau de fer par terre ?
C’est comme je te le dis fiston ! Surtout le manque de P.Q. !
Il tirait sur son énorme pétard en oubliant de le faire passer comme l’exige le savoir-vivre.
Je connais une oasis où les femmes sont si belles, l’eau si pure, les palmiers si hauts et les rires d’enfants si joyeux qu’une armée s’y est perdue et se transforme chaque matin en perles de rosée…
Il abattit sa grosse
paluche sur une mouche et le cendrier s’éparpilla sur le
plancher.
La mouche se posa en rigolant sur son épaule car à San Pedro ces diptères sont réputés pour leur vivacité et leur espièglerie.
De grosses larmes coulaient maintenant sur ses joues.
Sais-tu mon enfant, que le commerce, le tourisme et la guerre sont les trois seules possibilités qu’ont les peuples de se rencontrer ?
J’ai choisi la guerre car c’est beaucoup moins cruel et nocif que le tourisme et moins dégueu que le commerce.
Personne ne dira jamais assez le mal que peut faire un groupe de touristes armés de caméras vidéo et de cartes de crédits.
Il parlait lentement d’une voix si basse qu’elle en était presque inaudible. Il ne cherchait pas ses mots et témoignait d’une intense et douloureuse émotion.
Viens ! Il faut que je te montre quelque chose.
Tu es sûr que ça va ?
Il l’entraîna sur sa 500 à travers les ruelles de San Pedro en direction des hauts de la ville.
Ils sortirent des
faubourgs misérables et s’engagèrent sur leur droite,
vers un petit pont qui traversait un ruisseau fangeux.
L’odeur
était insupportable. Ils se trouvaient maintenant dans un
village posé sur un immense dépotoir.
Tout ce que la
ville rejetait était réuni en ce lieu : emballages,
déchets de toute nature, mendiants et traîne misère.
Les habitations étaient fabriquées selon les critères
universels du dénuement.
Les gosses pataugeaient en riant dans les flaques d’eau et de petits cochons noirs se disputaient une charogne avec des chiens galeux.
Tirliti Pinpin fit remarquer à son compagnon que certains enfants étaient borgnes ou aveugles.
A la porte des baraques de vieilles femmes édentées nous interpellaient pour savoir ce qui leur valait l’honneur de notre visite, et nous offrir un café ou l’une de leur fille.
La misère est partout la même : crasseuse, désespérante.
Un homme courait devant
nous. Il allait ouvrir le « café, bordel » du
village et réveiller les filles.
Nous étions sans aucun doute beaucoup trop en avance pour une virée en enfer, mais des gringos c’est toujours bon pour le commerce.
De très jeunes filles nous accueillirent effectivement en baillant : tenue de travial minimalistes, maquillées à outrance, les seins déjà flétris.
Que quieres beber senores?
What do you want to drink ?
Do you want fucky, fucky with a nice girl? Cheap price, very cheap price!
Une dizaine de tables, des tabourets de bois, pas de fenêtres, des néons coloriés pour faire ambiance, deux gros ventilateurs crasseux au plafond, des posters, des pubs, des fanions, des cartes postales envoyées par des militaires en goguette, des photos de filles à poils et de mecs virils : tatouages et cheveux raz, la statue de la vierge qui est si bonne et si malheureuse, un grand miroir fêlé et, au fond de la pièce, un bar semblable à tous les bars avec son tiroir caisse et les bouteilles sur des étagères un peu bancales.
A gauche du bar, la porte des chiottes et à droite un rideau de perles s’ouvrant sur le couloir des chambres avec, au-dessus, un panneau indiquant le tarif (cinq dollars )
C’était moche, ça puait et ça foutait la déprime…
Le type qui courait
devant nous était maintenant à son poste.
Il était borgne et couturé de cicatrices. Il servait les bières et avait mis la musique à gueuler.
Pas vraiment le genre à poser des questions ni à s’en poser. Il
disposait très certainement d’un arsenal rangé juste
en dessous du tiroir caisse.
Etrangement, il semblait connaître Babygros Skud mais il était impossible de savoir s’il l’appréciait ou non. Babygros Skud se pencha à son oreille et lui glissa une liasse de dollars dans la poche de sa chemise.
C’est bon, on se tire, à moins que tu veuilles consommer, auquel cas mets deux capotes l’une sur l’autre.
Non merci, sans façons !
Il jeta une poignée
de billets vers les filles pour dégager la voie puis nous
fîmes le chemin en sens inverse sans trop nous presser.
Tirliti Pinpin apprit par la suite que Babygros Skud craignait beaucoup le mauvais œil que ces filles pouvaient lui envoyer. Il faisait donc tout son possible pour ne pas les contrarier.
D’après toi combien vaut la vie d’un homme ?
Ici ça vaut cinquante dollars et crois moi c’est bien payé !
Tirliti Pinpin se prit d’une vraie passion pour l’art.
(1)Il faut reconnaître que cet ouvrage, à prétention didactique, jugé trop intello, mal structuré, sans humour, fumeux, pontifiant et pour tout dire en plein accord avec l’intitulé, connut un succès très mitigé. Tirliti Pinpin avait pourtant fait appel au gendre de B.H.L. pour le préfacer, mais ce fut manifestement insuffisant.
Pour augmenter sa diffusion, il le fit traduire en yiddish par un ami un peu juif Sépharade en cours de traitement psychanalytique avec une nymphomane lacanienne ce qui, vous en conviendrez, est un euphémisme ! NDE.
(2)Toute la vie est conditionnée
par ces choix innocents si, ce jour là, nous avions pris à
gauche nous nous serions retrouvés sur la falaise surplombant
l’océan entourée de green de golf au milieu des
palaces mais, quand bien même j’eusse préféré
cet endroit, il se trouvait que BABYGROS SKUD n’avait décidément
vraiment rien à faire dans cette direction.
(NDA)
A suivre...
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