Peur sur la ville
Je comprends mieux.
Ah ! Les cons de fachos !
Qui demain pourra contenir mon ire qui empire chaque jour ?
Douze balles dans la peau ou mieux encore : la guillotine place du Bouffay.
Patience... Il faudra bien qu'au bout du conte, que tout compte fait, qu'en fin de compte, ils les rendent – les comptes.
J'explique : un film traitant de l'élaboration d'une étude urbanistique commanditée par la ville de Nantes fin des années 90 et deux grands spécialistes reconnus pour animer le débat : un urbaniste et un directeur d'école d'architecture.
Jusque là tout va bien et chacun joue son rôle.
Bourdieu ! C'est qu'on sait se tenir en société dans le petit monde des élites nantaises ! le langage est châtié, les propos convenus et sagement contenus, c'est urbain, gentillet, rien ne dépasse et pas une pucelle ne pourrait trouver le moindre prétexte pour défaillir de confusion. C'est propre, construit, quasiment bétonné... Pour tout dire, c'est confortable et consensuel - la sensualité en moins.
J'ai bien failli me laisser endormir. Je suis généralement « bon public » lorsque je n'ai pas l'intention délibérée d'en découdre. Du moment qu'on me joue du violon sans trop de fausses notes et qu'on me raconte de belles histoires...
Question belles histoires j'étais comblé : la Loire, colonne vertébrale de la ville par la richesse de son histoire - un fleuve qui charrie de la culture, de la poésie, de l'activité.
Ne pas oublier l'histoire ouvrière, si belle, si édifiante, si emblématique d'un passé à jamais révolu. Une histoire dramatique surtout lors de la fermeture des chantiers qui marque la fin de cette période bénie des trente glorieuses.
Impossible d'ignorer plus longtemps le commerce triangulaire et le devoir de mémoire sur fond de repentance – je sais, ça fait mal, mais bon....
Un petit détour par la mixité sociale; le mélange, la diversité dans la vie, la vie dans la diversité, le métissage – bien, tout très bien....
Il y a même eu un couplet sur la nature qu'il faudrait laisser un peu à l'état de nature. L'éternelle quête du paradis perdu rousseauiste. Un paradis que nous nous ingénions à scénariser, faute de mieux. La tâche est rude car « les gens » n'aimeraient pas les herbes folles. Ça ne ferait pas très propre – l'herbe qui pousse entre les pavés... C'est pour l'instant un problème laissé en jachère, d'autant qu'il ne faut plus utiliser d'herbicide.
Ça tournait bien. Ça tournait rond, et moi je commençais à m'emmerder ferme.
Le micro balladeur se balladait parmi l'assemblée : une question inspirée sur l'importance de la biodiversité dans l'environnement urbain.
La biodiversité... Oui bien sûr, c'est central. L'écologie, les normes environnementales... Nous y travaillons, encore que la biodiversité ne soit pas trop mal représentée. Nous en trouvons des traces significatives dans les espaces verts et la galerie commerciale au rayon des fruits et légumes.
"Quand la coupe est pleine, la ficelle casse tant va la cruche à l'eau" J'ai donc décidé de me réveiller et de secouer mes neurones anesthésiés par les joyeux oligarques.
La Loire cher monsieur (et j'avais en tête HEIDEGGER et son propos sur l'homme qui « commet » la nature en exigeant d'elle ce pour quoi elle n'est pas faite)
La Loire à Nantes ne se vit plus depuis belle-lurette dans notre inconscient collectif comme symbole historique et source d'activité économique. Les esclaves prennent désormais les transports en commun ou les pistes cyclables et ce fleuve roi est devenu au fil du temps, avec la casse du tissu industriel et la mise en sommeil de l'activité portuaire, beaucoup plus un problème, une préoccupation ou encore une charge, qu'un atout sociologique et économique.
Comme les mariniers, les pêcheurs ligériens se retrouvent peu à peu dans les nécropoles culturelles nostalgiques de la tradition traditionnante. Même les dragueurs de sable sont invités à plus de discrétion.
L'histoire s'est figée là comme ailleurs. (C'est pourquoi il faut en finir avec la postmodernité et accessoirement, avec vous autres, les porteurs de valises.)
La Loire c'est d'abord des problèmes : la pollution, les berges à consolider, les ponts à construire et à entretenir, la salinité de l'estuaire qui augmente, les algues entropiques qui prolifèrent, les cormorans qui pullulent, la crue centennale à venir, la mer qui monte...
Pas de doute, ce fleuve nous emmerde et se trouve en capacité de désespérer plus d'un capitaliste adepte de bonnes affaires. Le court terme dogmatique n'a rien à espérer d'une mécanique aussi sensible et contraignante. Il serait évidemment plus « rentable » de la bétonner une bonne fois pour toutes, quitte à apposer sur le sarcophage une émouvante plaque commémorative en bronze - comme nous savons si bien le faire.
Mais la Loire n'est pas ici le problème central. Je la connais bien ; je suis pour ainsi dire né dedans.
Je sais que c'est une grande fille qui en a vu d'autres et qui, lorsque le moment sera venu pour elle, saura secouer les chaines qui l'entravent.
Le problème est bien la conception dictatoriale de la philosophie politique qui sous-tend l'action de mes duettistes labellisés par la municipalité socialiste. Lorsque j'ai posé la question qui tue concernant cette conception, j'ai senti une petite agressivité du genre : qu'est-ce qu'il vient me faire chier ce soixanthuitard avec sa politique et sa philo de merde.
Du coup, ils se sont bien gardé de répondre. Ce sont aussi des professionnels de la communication.
Sous couvert de démocratie participative, à grands coups de réunions avec les associations locales, au nom de la citoyenneté et de toute la bouillie politico-sémantique dont nous sommes abreuvés depuis des années, ils s'imposent, martèlent et imposent leur vision du monde. Le numéro est au point, éprouvé, bien huilé – éprouvant. Il n'est pas question d'évoquer ce qui ne fait pas consensus - au hasard : les opérations immobilières, les petits arrangements entre potes, le prix du mètre carré habitable, la stratégie de communication, le retour espéré en terme d'électeurs...
En d'autres termes, il n'est pas question d'informer le petit peuple moutonnier des options philosophiques et politiques qui guident les prises de position. Il faut admettre à leur décharge, qu'ils ont toutes les bonnes et les mauvaises raisons de se méfier lorsqu'on se souvient que le peuple en question est capable, dans un accès de folie collective, de préférer LE PEN à JOSPIN.
Le parler creux fut donc une fois encore à l'honneur.
-
La mixité sociale : un impératif pour que la ville soit vivable. Certes il s'agit bien en l'occurrence d'une mixité à 140 000 euros le type 2 avec implantation de la maison des avocats, de l'école d'architecture, du siège d'un journal régional et de quelques entreprises innovantes comme il se doit. Mais un harmonieux mélange cependant, même si nous restons un peu entre-nous, car il y a du logement social (si, y'en a un peu et depuis longtemps ! ).
Traduit en langage LQRcela signifie qu'on s'en occupe et que nous sommes prêts à faire le plus de bruit possible pour le faire savoir. Cependant, au nom du principe de réalité, on ne peut pas ignorer les contraintes économiques et il n'est pas question d'inviter trop de chômeurs ou de cas sociaux dans un quartier qui a pour vocation à devenir le nouveau centre-ville de Nantes - une nouvelle vitrine séduisante et propre à convaincre les entrepreneurs à venir s'y installer.
Pourquoi ne pas installer un camp manouche tant que nous y sommes ! - déjà qu'on ne parvient pas à virer les mendiants du centre-ville historique. Certes nous sommes de gauche, mais d'une gauche progressiste et libérale – nuance !!!.
Peut importe au demeurant car l'urgence est de faire, de tout faire, pour empêcher coûte que coûte le laisser-faire qui a produit tant de villas « Sam suffit »
C'est précisément là que se situe le problème.
Jadis (et ce jadis n'est pas si lointain) le peuple, cet entrepreneur spontané du quotidien, avec, et souvent aussi à côté des spécialistes, construisait son environnement au plus près de ses aspirations et en fonction de ses moyens.
L'ouvrier érigeait sa bicoque avec ses copains pour y installer sa famille, le bourgeois faisait construire sa villa en bordure des grands boulevards et les techniciens étaient parfois sollicités pour leurs conseils avisés.
Alors bien sûr, en fonction des aléas économique des « nids à rats » (qui n'étaient pas encore désignés comme des bidonvilles) sont apparusici et là. Et puis il y avait eu la guerre et ses destructions massives. Nous connaissons la suite : les citées d'urgence, les grands ensembles HLM...
Oui, je sais. Toutefois il ne suffit pas de le dire et de le redire pour que ça devienne effectivement une réalité.
Mais alors... Si ce monde a effectivement disparu (admettons). Par quoi a-t-il été remplacé ?
Si l'organisation du monde nouveau ne peut être organisé que par les seuls spécialistes habilités à le faire, n'y-a-t-il pas, au bout du conte, tout compte fait, en fin de compte, l'expression du totalitarisme le plus brutal ?
Le Baron Haussman avait au moins le mérite d'assumer ses choix : de larges avenues bien rectilignes prévues pour aligner trois canons de campagne afin de calmer les gueux qui auraient de vilaines idées collectivistes. Nous avons évolué : hélicoptères, caméras de surveillance, vigiles, portiques, puces électronique et surtout, le plus efficace : l'organisation sociale calquée sur l'organisation du travail avec la peur de l'autre et la bien pensance pour vaseline.
Je comprends mieux comment cette société délétère parvient malgré tout à se maintenir en place. Il suffit que les urbanistes et les architectes participent activement, avec les autres pouvoirs financiers et institutionnalisés, au triage socio-économico-culturel de notre désormais dissociété :
-
plus loin, les cadres moyens supérieurs,
-
plus loin encore, les salariés et petits fonctionnaires,
-
tout à l'autre bout, les intérimaires, les précaires et autres chômeurs.
-
Ici et là des espaces publics de convivialité – verts de préférence.
Être architecte, c'est aussi savoir créer du vide et du non signifiant. Depuis plus de trente ans ils grattent les vieux plans – qu'est-ce que tu t'emmerde coco ; un escalier sera toujours un escalier. . Ils sacrifient aux modes et ne rêvent que de dupliquer les modèles éprouvés. Ils courent après le train d'une histoire qui s'est arrêtée depuis 70 ans.
Eux aussi sont morts et personne n'a encore eu le courage de leur dire.
Avec la catégorisation sociale, quartier par quartier, rue par rue, ne pas assurer le contrôle social relèverait sans aucun doute de l'incompétence politique la plus condamnable.
C'est sûr, les duettistes ne seront jamais mes potes.
Gub
Le thème préféré de Jean-marc.
Les commentaires récents